Partager l'article ! CHAPITRE 1: - Les livres n’existent pas, pauvre nul ! Maxime poussa violemment Tristan et le f ...
- Les livres n’existent pas, pauvre nul !
Maxime poussa violemment Tristan et le fit tomber en arrière. Ses affaires s’éparpillèrent tout autour de lui, ce qui déclencha quelques ricanements. Rassuré par la présence de ses amis derrière lui, Maxime fit encore un pas en avant de façon à toiser Tristan de toute sa hauteur.
- Il n’y a que les loosers qui y croient, ajouta-t-il d’un ton méprisant.
- Les livres existent, mon père me l’a dit ! rétorqua Tristan.
Il aurait bien voulu se relever, mais Maxime était placé d’une telle façon devant lui qu’il aurait du reculer pour le faire, et il ne voulait surtout pas donner l’impression à Maxime qu’il reculait devant lui. Maxime était une de ces brutes sans grand courage qui ne s’en prennent en général qu’aux plus petits qu’eux, et Tristan n’avait pas beaucoup d’estime pour lui. Cependant, Tristan avait beau savoir qu’il était plus intelligent que Maxime, il se rendait bien compte que sa situation présente était plutôt délicate.
Il se demandait ce qu’il allait faire quand il vit avec soulagement Evy qui fonçait droit sur eux. Même depuis le fond de la cour, il ne lui avait fallu qu’un regard pour comprendre ce qui était en train de se passer. Elle avait l’air d’une furie et Maxime perdit un peu de son assurance. En quelques secondes, Evy attrapa sans ménagement Tristan par le col de sa chemise et le remit sur ses pieds. Elle ramassa ses affaires éparpillées sur le sol, les lui fourra dans les bras puis le plaça derrière elle. Enfin, les yeux étrécis comme un chat contrarié, elle se tourna vers Maxime et lui jeta un regard noir. A ce moment là seulement, Maxime reprit contenance et se rappela qu’Evy était une fille, et qu’il n’était pas censé se laisser faire par elle.
- Les livres n’existent pas, et il n’y a que les loosers pour croire le contraire ! lança-t-il en guise de défi.
- Répète un peu ça, minus ? gronda Evy.
- Les livres n’ex…
Maxime n’eut pas le temps de finir sa phrase. Au premier mot, Evy s’était jetée sur lui, toutes griffes dehors. Les amis de Maxime avaient tous prudemment reculé d’un pas en la voyant le renverser par terre avec toute la force de son poids. Elle se battait comme une fille, en mordant et en tirant les cheveux, mais cela faisait bien plus mal que ce qu’ils étaient prêts à admettre, et ils préféraient ne pas se frotter à elle de trop près. N’importe quelle personne qui aurait observé la scène aurait sans doute dit qu’Evy était en train d’administrer à Maxime une raclée dont il se souviendrait longtemps. Maxime, lui, préfèrerait se dire qu’il n’avait pas pu se battre à hauteur de ses capacités puisqu’Evy était une fille, et qu’il avait ainsi jugé plus sage de mettre un terme à leur échauffourée.
Sur le chemin du retour, Tristan trainait des pieds. Il n’était pas pressé de rentrer chez lui. Il s’était écorché les coudes en tombant, et sa mère comprendrait vite ce qui s’était passé. Il savait bien que cela lui ferait de la peine, et il ne le voulait surtout pas. Elle l’avait déjà supplié d’arrêter de se battre, mais cela incluait qu’il arrête de parler des livres, et cela, il ne le pouvait pas, car il était fermement convaincu de ce qu’il disait. Après tout, son père ne serait pas parti depuis si longtemps de la maison s’il n’avait pas eu cette excellente raison : chercher la preuve de l’existence des livres. Mais sa mère n’avait pas l’air de comprendre tout cela, et dès que Tristan parlait des livres, ou de son père, elle pâlissait un peu, essayait de sourire puis changeait de sujet.
Quand ils arrivèrent à la rivière près de laquelle ils avaient l’habitude de jouer, Tristan s’assit sur le pont en bois et passa ses jambes et ses bras entre les barreaux de la rambarde. Il observa un moment ses pieds qui touchaient presque l’eau, et les libellules qui virevoltaient sur les bords de la rivière. C’était une petite rivière, presque un ruisseau, et elle marquait la fin du village. De là où ils étaient, Tristan ne pouvait pas voir sa maison, qui était cachée par des arbres, mais il habitait la plus proche à la sortie du village. Evy, elle, vivait plus loin, dans la ferme de son oncle et de sa tante.
Par tous les temps et en toute saison, ils allaient à l’école à pieds, marchant côte à côte sur le chemin, encore tout endormis, et au retour, mieux réveillés, ils racontaient de ces bêtises qui font rire les enfants de huit ans. Ils se moquaient de Madame Crêpe, leur maitresse, et de Maxime et de sa bande, qui après toutes ses années d’école étaient encore nuls avec leur parleur. Mais il leur arrivait aussi de discuter de sujets sérieux, et alors ils prenaient l’air solennel des grandes personnes quand elles parlent.
Et il y avait le sujet des livres.
Evy ne s’était pas assise à coté de Tristan, elle était restée debout sur le pont. Avec un geste d’agacement, elle rejeta en arrière ses longs cheveux châtains qui la gênaient tant et que sa tante refusait qu’elle coupe.
- Les livres n’existent pas Tristan, dit-elle simplement, comme si elle ne s’était pas battue quelques minutes plus tôt à ce sujet. C’est des contes tout ça.
Tristan soupira.
- Je suis sûr qu’ils existent, protesta-t-il.
Evy lui lança un regard de travers.
- Je sais que t’es sûr qu’ils existent. Mais il faut que t’arrêtes de te balader partout en disant ça. On passe pour des idiots après.
Tristan haussa les épaules.
- Je t’ai pas demandé de m’aider, se défendit-il.
Evy grogna mais ne jugea même pas utile de répondre. Tristan aurait tout le temps des problèmes si Evy ne l’aidait pas, et ils le savaient tous les deux.
- Ca passe encore, quand tu le dis à Madame Crêpe. On n’a pas besoin que la maîtresse nous aime bien, tant qu’elle nous met de bonnes notes. Même aux autres, continua-t-elle en parlant des élèves de leur classe, tu peux leur dire. Après tout, c’est pas si grave que ça si on n’a pas d’amis parce que tout le monde dit qu’on est deux débiles qui croient encore au père noël et aux livres, ajouta-t-elle avec un léger regard de reproche vers Tristan.
Tristan se tortilla un peu mais jugea plus sage de ne rien ajouter. En classe, un jour, ils avaient étudié les mythes et légendes : le yéti, la petite souris, les livres, le monstre du Loch Ness et tout un tas d’autres. Un moment difficile pour Evy et Tristan.
- Eux, au moins, ils nous frappent pas, précisa Evy.
Elle fit une pause.
- Mais s’il te plaît, ne la ramène pas devant Maxime et sa bande…
Tristan baissa les yeux sur le genou écorché d’Evy, et un élan de culpabilité l’assaillit. Même s’il savait qu’il ne pourrait pas arrêter de dire haut et fort ce qu’il pensait, il avait conscience qu’il faisait beaucoup de torts à Evy. Son obsession pour les livres, il s’en rendait bien compte, lui causait tellement de problèmes qu’il trouvait parfois incroyable qu’elle soit encore son amie. Pourtant, elle ne l’avait jamais abandonné. Mieux, elle avait beau penser que l’existence des livres n’était qu’un tas d’inepties, elle montrait un entêtement quasi obsessionnel à défendre Tristan à ce sujet. Comme si chaque personne qui remettait en cause l’existence des livres lui faisait un affront personnel – alors qu’elle-même n’y croyait pas du tout.
Tristan n’y comprenait rien, mais il en était très content.
Ce qu’il aimait moins, par contre, était qu’Evy mettait le même acharnement à essayer de le convaincre que les livres n’étaient qu’une légende.
- Si les livres existaient, quelqu’un le saurait forcément. Les parleurs en parleraient, c’est sur, lui répéta-t-elle pour la énième fois. De toute façon, c’est même idiot de se poser la question, parce que personne ne sait à quoi ça ressemble, un livre. Alors même si tu en avais un sous le nez, tu t’en rendrais pas compte.
Tristan soupira. Machinalement, il sortit son parleur de son sac. Il était très fier de son parleur ; quand il le regardait, il se sentait comme un grand. Les élèves apprenaient à s’en servir depuis leur entrée à l’école, mais jusque là, ils avaient utilisés les parleurs fournis par l’établissement. Mais cette année, ils avaient été autorisés à avoir leur propre parleur. Tristan adorait le sien. Il était vert et quand il l’allumait, une grenouille qu’il avait baptisé Théodore venait lui parler. Et Evy, qui était assez douée, l’avait programmé pour qu’il réponde à un code secret. Quand il disait la phrase secrète, Théodore prenait tout un tas de voix bizarres et rigolotes et disait plein de gros mots.
- Allume toi, chuchota Tristan pour qu’Evy, qui était toujours en train d’essayer de le convaincre que les livres n’existaient pas, ne l’entende pas.
- Bonjour, Tristan ! dit gaiement Théodore.
- Fonction secrète, murmura encore Tristan.
- Il me faut le mot de passe ! répondit le parleur.
- « J’aime les crêpes, mais pas Madame Crêpe. »
- Qu'est-ce qui est petit, jaune et qui fait crac-crac ? s’écria Théodore d’une voix de stentor. Un poussin qui mange des chips !
Evy foudroya Tristan du regard, vexée qu’il l’interrompe. Tristan esquissa un petit geste d’excuses, mais son attention était portée vers Théodore qui continuait de débiter tout un tas de blagues au vocabulaire parfois un peu scabreux.
- Qu’est-ce qui lui arrive ? demanda Evy, perplexe. Pourquoi est-ce qu’il parle si fort ? Tu l’as reprogrammé ?
- Non, j’ai rien fait ! se défendit Tristan.
- C'est deux grains de sable dans le désert et y en a un qui dit à l'autre "Te retourne pas, mais je crois qu'on est suivi !", s’exclama joyeusement Théodore.
- C’est pas le moment Tristan, s’énerva Evy en haussant la voix pour couvrir la cacophonie de Théodore. On a une discussion sérieuse, là !
- Eteins-toi, marmonna Tristan à Théodore.
- Un citron et une vache braquent une banque…
- Eteins-toi ! ordonna de nouveau Tristan.
- … Le citron dit : Plus un zeste !
- Théodore, arrête-toi ! tenta à son tour Evy.
- … Et la vache dit : On ne bouse plus !
- Eteins-toi ! crièrent ensemble Evy et Tristan.
Mais leurs efforts étaient inutiles ; Théodore ne semblait plus répondre à la commande vocale. Evy et Tristan tentèrent plusieurs formulations, mais quoiqu’ils disent, Théodore les ignorait superbement. Ils n’arrivaient même pas à le faire baisser d’un ton.
- Oh non… se lamenta Tristan. Qu’est-ce que je vais faire ? Maman va me tuer !
Théodore faisait tellement de bruit qu’ils s’entendaient à peine.
- Et la maitresse, demain ? Ajouta Evy d’une petite voix.
Tristan et Evy imaginèrent facilement la colère de Madame Crêpe devant un parleur aussi indiscipliné que Théodore… Ils blêmirent à cette pensée. Evy se mordit les lèvres, pleine de culpabilité. Si elle n’avait pas trafiqué le parleur de Tristan, il ne se trouverait pas dans cette situation. Elle prit le parleur des mains de Tristan et l’examina sous tous les angles.
- Un truc a du se casser quand il est tombé tout à l’heure, supposa-t-elle.
A moins qu’elle n’ait fait une bêtise en le programmant ?
Elle préféra ne pas s’attarder sur cette hypothèse et se concentra sur la résolution de son problème. Elle fonctionnait toujours plutôt à l’instinct quand elle s’amusait avec son parleur ou celui de Tristan, mais là, elle ne savait pas vraiment quoi faire. Elle disait tout ce qui lui passait par la tête, mais Théodore continuait de débiter des blagues et Tristan blêmissait de plus en plus. Enfin, quand ils n’y croyaient déjà plus, Théodore s’arrêta net, avant même d’avoir terminé sa blague sur deux pommes de terre qui traversaient la route. Evy et Tristan se regardèrent en soupirant de soulagement.
- Oui, mais si on le rallume, il va recommencer… dit enfin Tristan.
- T’inquiète pas, fanfaronna Evy qui avait repris confiance en elle, Super Evy s’occupe de ton cas !
Elle rigola devant l’air un peu sceptique de Tristan, et lui fit un clin d’œil, un grand sourire aux lèvres.
Merci de m'avoir lu ! J'espère que vous avez apprécié ce premier chapitre. Si vous voulez laisser un commentaire, rendez-vous sur l'article intitulé "Un bon début".