CHAPITRE 3

Evy était allongée sur son lit, les bras croisés derrière la tête. Elle regardait fixement le plafond en écoutant d'une oreille distraite « Les lettres d’Edwidge ». Elle resserra contre elle son gros pull de laine. Il ne faisait jamais très chaud dans la ferme de son oncle et de sa tante, et sa chambre ne faisait pas exception. Evy n’était pas frileuse, mais immobile comme elle l’était quand elle passait du temps à écouter des récits sur son parleur, elle prenait vite froid si elle ne se couvrait pas convenablement.

Elle jeta un coup d’œil à son réveil et soupira. Elle se leva à contrecœur et regarda par la fenêtre. C’était une grise et froide journée d'automne qui correspondait tout à fait à son humeur. Elle se demanda ce que Tristan pouvait bien faire. Elle se mordilla les lèvres et regarda de nouveau l'heure. Elle décida soudain qu'elle irait le rejoindre dès à présent. La cérémonie n'était que dans quelques heures, mais elle pensa que Tristan ne refuserait certainement pas un peu de compagnie. Ragaillardie par son nouvel objectif, Evy se dirigea vers sa penderie d'un pas décidé. Elle passa de longues minutes à se demander ce qu'elle allait mettre, puis elle opta pour une jupe bordeaux et un pull à col roulé noir. Elle savait que la mère de Tristan aimait bien quand elle s'habillait ainsi. Elle alla même jusqu'à attacher ses longs cheveux châtains en une haute queue de cheval. 

- Eteins-toi, demanda-t-elle au parleur en parcourant rapidement sa chambre du regard pour vérifier qu'elle n'avait rien oublié.

Elle était prête à partir. Elle sortit de sa chambre, se dirigea vers le hall d'entrée et attrapa son grand manteau noir. Elle s'arrêta sur le pas de la porte.

- Je pars ! cria Evy en nouant son écharpe autour de son cou. Je vais chez Tristan !

- Sois de retour pour le dîner ! lui répondit la voix lointaine de sa tante, occupée de l’autre côté de la ferme.

Evy ne répondit pas et referma la porte derrière elle. Elle serra le col de son manteau, enfouit ses mains dans ses poches et commença à marcher le long du chemin qui menait jusqu’à la maison de Tristan. De la buée s'échappait de sa bouche à chacune de ses respirations. Elle avançait prudemment en prenant grand soin de ne pas marcher dans la boue laissée par la pluie des jours précédents. Quand elle était petite, elle adorait sauter dedans à pieds joints – au grand désespoir de sa tante -, mais cette habitude lui était passée avec l'âge.

Arrivée devant la maison de Tristan, Evy hésita un instant. D'ordinaire, elle entrait sans frapper et si elle voyait la mère de Tristan, elle s'arrêtait quelques minutes pour discuter avec elle. Elles avaient en commun la passion des histoires qu'elles écoutaient, et elles aimaient beaucoup échanger leurs impressions là-dessus. D'ailleurs, cela faisait toujours un peu râler Tristan, qui était convaincu qu'elles parlaient de lui.

Mais aujourd'hui, Evy ne savait pas si elle devait se comporter comme d'habitude. Elle haussa les épaules et entra sans frapper. Elle n'osa cependant pas aller jusqu'à appeler Tristan dans toute la maison. Elle trouva la mère de Tristan assise dans la cuisine, les yeux dans le vague et une tasse de tisane froide entre les mains. Elle sursauta quand elle aperçut Evy sur le pas de la porte.

- Désolée Mona, je voulais pas vous faire peur, s'excusa Evy.

- C'est rien, c'est juste que je ne t'ai pas entendu entrer. Tu vas bien ?

- Oh, moi ça va, répondit Evy avec un petit sourire.

Elle tira une chaise vers elle et s'assit à côté de la mère de Tristan.

- Ca ne doit pas être facile tout ça pour toi, observa Mona au bout d'un moment.

- C'est gentil de penser à moi, mais aujourd'hui c'est surtout pour vous et Tristan que ça doit être dur…

Evy fit une pause, un peu mal à l'aise et intimidée par ce qu'elle s'apprêtait à dire.

- A ce propos… ma tante vous présente ses condoléances.

Mona sourit tristement.

- C'est bien gentil à elle, tu la remercieras de ma part.

Evy hocha la tête. Son regard se posa sur la tisane froide que la mère de Tristan tenait toujours. Elle lui prit la tasse des mains et s'affaira à lui en préparer une autre. Mona ne la quitta pas du regard, l'air songeur.

- Tu es très jolie aujourd'hui, observa-t-elle d'un mon maternel. J'aime beaucoup ce que tu as fait à tes cheveux.

Evy rougit un peu. Heureusement, la tisane était prête, ce qui lui évita d'avoir à répondre.

- Tristan est dans sa chambre, si tu veux le rejoindre.  

- J'y vais alors, répondit Evy en se levant.

- Merci pour la tisane.

Evy parcourut le couloir jusqu'à la chambre de Tristan en s'efforçant de respirer lentement et de rassembler tout son courage. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte, un peu hésitante. Tristan était en train de se changer et n'avait pas encore reboutonné sa chemise. Balayant toutes ses appréhensions, le naturel d'Evy revint au galop.

- Oh non, mon dieu ! Mes yeux !!!! s'écria-t-elle d'une voix presque hystérique. Je suis aveuglée par une vision d'horreur !!!!

Surpris, Tristan se retourna vivement vers une Evy qui, avec force de grands gestes, se cachait théâtralement les yeux.

-T'es pas censée être sympa avec moi, aujourd'hui ? demanda-t-il d'un ton sceptique en finissant de boutonner sa chemise.

Evy pouffa et alla s'asseoir sur le lit de Tristan.

- Pour que tu prennes de mauvaises habitudes ? Pas question ! répliqua-t-elle avec un grand sourire.

Tristan l'ignora ostensiblement. Il attrapa sa cravate et se battit maladroitement contre elle pendant quelques minutes. 

- Tu sais faire les nœuds de cravate ? demanda-t-il finalement en se tournant vers Evy.

- A ton avis ?

- Ok, je demanderai à ma mère plus tard.

Evy jeta un coup d'œil sur le costume qu'il portait.

- T'es très élégant, remarqua-t-elle plus sérieusement.

Tristan soupira, peu convaincu.

- C'est ma mère qui a insisté… Moi j'en vois pas l'intérêt mais bon.

Tristan vint s'asseoir à coté d'Evy. Ils observèrent en silence l'image que leur renvoyait le miroir en face d'eux, celle de deux adolescents malheureux et engoncés dans des habits qui ne leur ressemblaient pas.

- Ca craint, finit par dire Tristan.

Evy tourna la tête vers lui, cherchant quelque chose de réconfortant à dire. Mais rien ne lui vint, pas même une bêtise qui aurait pu le faire sourire. Elle baissa les yeux.

- Oui ça craint, concéda-t-elle.

C'était le jour de l’enterrement du père de Tristan.

Mais en réalité, ce n’était pas vraiment un enterrement. Le père de Tristan faisait des recherches quelque part entre le Liban et la Syrie quand un séisme colossal avait emporté la moitié de la région. Les autorités avaient enterré sur place les corps qu’ils avaient pu retrouver, mais la majorité n’avait même pas pu être identifiée. Cela c'était passé quatre semaines auparavant, mais Tristan et sa mère ne l’avait appris que la veille.

Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était une cérémonie de commémoration, car le père de Tristan reposait vraisemblablement quelque part à l’autre bout du monde.

- Je suis sûr que ma mère pense que je vais abandonner mes projets de partir à la recherche des livres, constata Tristan après un long moment de silence.

Evy se mordit les lèvres. Elle n'osa pas regarder Tristan dans les yeux, alors elle se contenta de regarda son reflet.

- Et c'est pas le cas ?

- Non, bien sûr que non, répondit Tristan.

Evy ne répondit rien, mais Tristan dut quand même sentir sa désapprobation, puisqu'il se retourna vivement vers elle.

- Ca change strictement rien ! s'exclama-t-il avec plus de véhémence qu'il ne l'aurait voulu.

Evy le foudroya du regard.

- Si, ça change tout, répliqua-t-elle.

Son ton sans appel rappela à Tristan, aussi brutalement qu'une douche d'eau glacée, qu'elle savait bien de quoi elle parlait. Evy abordait si peu souvent le sujet et semblait si peu atteinte par ce coup du sort que Tristan en arrivait presque à oublier parfois que ses parents étaient décédés quand elle était petite.

- Ca change que ton père est mort, maintenant… reprit Evy moins sèchement. Et… eh bien, tu peux toujours aller à la recherche des livres… mais ça ne te rapprochera plus de lui.

- Tu penses que c'est pour ça, que je veux partir ? Tu penses que c'est juste un caprice de gamin qui veut voir son papa ?

- J'ai pas dit ça… se défendit Evy. Mais je comprends un peu le point de vue de ta mère… Elle a dû penser que maintenant que ton père n'est plus là, et bien, tu ne trouveras plus si pressé de suivre ses traces.

Tristan allait l'interrompre mais Evy lui fit signe qu'elle n'avait pas terminé.

- Elle doit penser aussi que tu n'auras pas envie d'avoir la même vie que celle qu'il a eue. Que tu en as fait l'expérience et que tu en as vu les aspects les plus négatifs… c'est vrai, après tout, il vous a un peu abandonnés, ta mère et toi…

Tristan balaya ses arguments d'un geste de la main.

- Pour moi ce sera différent, trancha-t-il d'un ton sûr de lui.

Il réfléchit un instant.

- Et il ne nous a pas abandonnés. Il nous donnait des nouvelles régulièrement, il m'envoyait des cadeaux pour mon anniversaire et Noël. C'est pas comme s'il avait disparu de la circulation.

Evy soupira mais n'ajouta rien. Depuis qu'ils étaient gamins, le père de Tristan était un sujet délicat qu'ils n'abordaient presque jamais.

- D'accord, mais au moins, n'en parle pas aujourd'hui à ta mère. Elle est déjà bien assez bouleversée comme ça, alors si elle te pose des questions, ou si elle insinue que maintenant tu ne partiras plus… et bien ne la détrompe pas. Si tu pars vraiment chercher la preuve que les livres existent, elle le saura bien assez tôt.

 

Ils traînèrent encore un moment dans la chambre de Tristan, mais bientôt il fut l'heure de partir. La cérémonie allait débuter et Tristan ne savait pas quoi penser, ni comment réagir. La soudaine disparition d'un père qu'il n'avait pas vu depuis des années, et qui pourtant occupait une place si importante dans sa vie était quelque chose qu'il avait du mal à gérer. Les gens lui faisaient des sourires et lui disaient des mots gentils ; il savait que cela partait d'une bonne intention, mais il trouvait étrange d'être ainsi le centre d'attention de toutes ces personnes qui d'habitude s'intéressaient à peine à lui, et cela l'irrita un peu.

Il écoutait d'une oreille ce qu'elles disaient à Evy, qui le ne quittait pas d'une semelle, et cela renforça son agacement. Tout le monde avait l'air de s'attendre à ce qu'elle sache comment se comporter et à ce qu'elle trouve les bons mots pour réconforter la famille en deuil. Comme si le fait d'avoir perdu ses parents quand elle avait deux ans avait pu la préparer à cela. A un moment, Madame Palache, l'épicière, leur sauta dessus et commença à leur raconter par le détail tous les enterrements auxquels elle avait assisté. Par politesse, ils l'écoutèrent d'un air faussement captivé. Quand Madame Palache en arriva à celui de son beau-frère, que la mort avait trouvé en galante compagnie – mais pas celle de sa femme -,  Evy jeta un rapide coup d'œil à Tristan et esquissa un demi-sourire. Tristan le lui rendit aussi discrètement que possible, et sans même qu'ils ne s'en aperçoivent, ils montèrent contre le reste du monde une barrière infranchissable. Ils avaient appris à se défendre ainsi dès leur enfance quand les adultes leur rabâchaient que les livres n'existaient pas et s'entêtaient à vouloir faire dire le contraire à Tristan.

Il suffisait alors à Tristan et Evy d'échanger un mot ou un regard, et plus rien ne pouvait les atteindre.

 

Tristan tint la main de sa mère durant toute la cérémonie. De temps en temps, il lui jetait un regard inquiet ; elle agissait de manière étrange depuis qu'on leur avait annoncé le décès de son mari. Elle qui d'habitude était si calme semblait déborder d'émotions. Parfois, elle avait des crises de larmes terribles que même Tristan ne pouvait calmer puis, quand elle était trop épuisée pour pouvoir encore pleurer, elle retombait dans un état songeur et nostalgique, comme quand Evy l'avait trouvée dans la cuisine. Mais ce qui faisait le plus peur à Tristan, c'était qu'elle semblait bouillir d'une colère prête à exploser. Il savait qu'elle avait de bonnes raisons, et aussi qu'elle ferait tout pour ne pas la laisser éclater, mais il redoutait une chose en particulier : s'ils venaient à parler des livres, sa mère ne pourrait plus retenir son ressentiment. Il savait cette confrontation inévitable, et il allait tout faire pour la retarder le plus possible, en suivant les bons conseils d'Evy.

Mis à part les coups d'œil à sa mère, Tristan garda les yeux baissés durant toute la cérémonie. Il ne les leva qu'à un seul instant pour parcourir l'assemblée du regard. Il y avait beaucoup de monde, mais la plupart des gens n'étaient là que pour soutenir sa mère. Elle était très aimée au village ; même si, dès qu'elle avait le dos tourné, les commérages allaient bon train sur cette charmante Mona qui avait eu l'idée saugrenue d'épouser un tel homme. Très rares étaient ceux qui étaient venus rendre hommage au père de Tristan. Abandonner sa famille pour courir après une chimère n'était pas très bien vu.

A sa grande surprise, Tristan aperçut un visage qu'il ne s'attendait pas à voir dans la foule. Il donna un coup de coude à Evy et le lui désigna du menton. Evy écarquilla les yeux à son tour quand elle reconnut Maxime, leur ennemi de toujours, debout à côté de sa mère. A ce moment-là, Maxime tourna la tête vers eux et parut mal-à-l'aise quand il s'aperçut qu'il était repéré.

Aucun d'eux n'étaient dupe, Maxime n'était là que parce que sa mère avait insisté. Ils se dévisagèrent en silence un instant, puis Maxime fit la chose la plus incroyable qu'il aurait pu faire : un petit geste de la tête, si infime qu'il aurait pu échapper à Evy et Tristan. Pourtant, il ne leur échappa pas, et hésitants, ils le lui rendirent. Ce fugace moment de complicité s'envola aussi vite qu'il était venu ; ils détournèrent le regard, et chacun reprit sa place dans le petit monde qu'ils occupaient. Ils ne seraient certainement jamais amis, mais quelque chose venait de changer, une sorte de cessez-le-feu qui s'était instauré tout naturellement. Ils étaient liés comme l'on peut parfois l'être quand on a vécu ensemble, ne serait-ce qu'un instant, quelque chose de marquant.

Enfin, la cérémonie s'acheva. De nouveau, les gens vinrent parler à Tristan et Mona. Evy resta un peu en retrait. Cette journée la faisait beaucoup réfléchir – un peu trop à son goût, elle qui avait toujours pris grand soin de ne pas se laisser abattre. Le fait d'assister à l'enterrement du père de Tristan lui rappelait amèrement tout ce qu'elle n'avait jamais eu. Trop petite pour comprendre quand ses parents étaient morts, elle avait grandi avec cette réalité. Bien sûr, combien de fois avait-elle rêvé que les choses étaient différentes et que ses parents étaient auprès d'elle, pour se réveiller ensuite, le visage baigné de larmes ? Pourtant, et malgré tout ce qu'elle avait pu imaginer, cela n'avait jamais changé sa réalité : elle ne se rappelait même pas de ses parents. Au plus loin qu'elle se souvienne, c'était déjà son oncle et sa tante qui l'avait élevée. Et ils lui avaient dit si peu de choses sur eux, à part quelques détails, que ses parents en étaient presque des étrangers.

Mais cela ne rendait pas la douleur moins vive, et c'était pour cette raison qu'Evy s'obstinait à ne pas y penser. La seule chose qu'elle chérissait comme la prunelle de ses yeux, c'était la voix de sa mère. Autrefois, celle-ci avait inventé des histoires pour enfants qu'elle avait enregistrées sur parleurs, et elle avait même été assez connue pour cela. Elle aurait pu avoir une grande carrière dans ce domaine si elle n'avait pas eu ce stupide accident. A présent, tout ce qui restait d'elle, ou presque, c'était ces enregistrements, et ils avaient bercé l'enfance de sa fille.

Evy baissa la tête. Tristan avait raison. Cette journée craignait vraiment.

- J'ai besoin d'air, murmura Tristan à son oreille. On va à la rivière ?

Evy hocha la tête.

- On peut pas laisser ta mère comme ça, lui chuchota-t-elle. Au moins, on l'accompagne jusque chez vous, et on ira après, ok ?

Sa mère les regardait du coin de l'œil se faire des messes basses, et cela lui rappela le temps béni où ils n'étaient encore que des enfants. Elle s'approcha d'eux à pas de loup.

- Vous pouvez y aller, si vous voulez, les surprit-elle.

- Mais comment tu sais que… ?

Pour la première fois de la journée, Mona sourit franchement.

- Vous avez exactement le même air que quand vous étiez gamins… tu te rappelles, vous ne teniez pas deux minutes en place et vous étiez toujours en train de conspirer pour pouvoir quitter la table au plus vite…

Mona soupira tendrement.

- Je ne sais pas où vous voulez encore aller traîner, mais vous pouvez y aller. Madame Palache s'est proposée pour m'accompagner jusqu'à la maison, du coup, tout le monde veut venir pour ne pas risquer de faire mauvaise figure… je ne vais pas manquer de compagnie.

- Madame Palache ? demanda Tristan avec une grimace. On va pas t'abandonner avec elle… On t'accompagne.

Evy approuva. La dernière chose dont Mona avait besoin, c'était d'entendre l'inventaire des morts de la famille Palache. Très poliment, mais très fermement, Tristan remercia tout le monde et assura qu'il s'occuperait de sa mère. Ils rentrèrent tous les trois, et Evy s'appliqua à mener une conversation légère et agréable.

De retour dans la cuisine, Mona leur prépara du thé.

- C'était une belle cérémonie, remarqua-t-elle en s'asseyant à la table de la cuisine.

Elle soupira.

- Bien sûr, il aurait certainement voulu qu'on parle des livres et de ses recherches… mais est-ce que c'était vraiment le moment ?

Tristan et Evy ne répondirent pas ; Mona semblait plongée dans ses pensées et ne s'adressait pas vraiment à eux. Mais elle avait raison sur un point, le père de Tristan aurait certainement trouvé très décevant qu'à aucun moment de la cérémonie sa quête des livres ne soient abordée. Cette ellipse dans la vie du père de Tristan n'était pas passée inaperçue : il y avait consacré sa vie, dès lors que l'on enlevait ce sujet, il restait peu de choses à dire sur lui…

- Mais c'est bien fini tout cela, continua Mona. Oui, cette maison a bien assez souffert comme ça avec ces histoires de livres.

De nouveau Tristan resta silencieux, mais cette fois, Mona posa son regard sur lui. Un instant, elle le regarda comme si elle se demandait pourquoi il n'acquiesçait pas, puis elle comprit, et son visage se décomposa. Evy se raidit.

- Tristan… murmura sa mère, effarée. Tu ne vas pas me dire que… ?

Tristan savait très bien ce qu'elle voulait entendre, mais il ne put se résigner à lui répondre. Il se rappela toutes les fois où quelqu'un avait voulu lui faire dire que les livres n'existaient pas et qu'il renonçait à tout cela, et le même nombre de fois qu'il avait gardé le silence, les yeux baissés.

Encore une fois, Tristan serra les lèvres.

- Ca ne t'a pas fait changer d'avis ? demanda Mona, horrifiée. Tu n'as donc rien appris ?

Tristan avait la gorge si serrée qu'il n'aurait pas pu parler, même s'il l'avait voulu.

- C'est cette vie que tu veux ? Répond-moi, Tristan, c'est cette vie que tu veux ?

- Maman, arrête, pas maintenant… supplia-t-il.

- Alors c'est comme ça, tu vas faire les mêmes erreurs que ton père, tu vas partir à l'autre bout du monde, loin de tous les gens qui t'aiment, et pour quoi ? Pour courir après une stupide légende ?

Mona s'était levée et avait les mains crispées sur le bord de la table. Elle tremblait de tout son corps et regardait son fils avec des yeux suppliants.

- S'il te plaît Tristan, dis-moi que je fais un cauchemar. Tu ne peux pas faire ça, pas toi aussi. C'est de la folie !

Désespéré, Tristan essaya de capter le regard d'Evy. Même quand elle n'était pas d'accord avec lui, elle prenait toujours son parti. Mais elle était adossée à la cuisinière, le visage obstinément tourné vers la fenêtre. Cette fois, elle ne le suivait pas. Elle ne disait rien contre lui, non, mais elle ne disait rien tout court, et rien que cela voulait tout dire. Elle regardait obstinément par la fenêtre, parce qu’elle pensait qu’il avait tort, et que son erreur était tellement énorme, que cette fois, elle ne pouvait pas prendre sa défense.

Tristan venait de franchir une frontière et était allé si loin que même Evy ne pouvait pas le suivre. Un instant, il fut tenté de faire marche arrière, de revenir vers ce qu'il connaissait déjà, là où il aurait le soutien inconditionnel d'Evy et où il ne lirait pas la déception qu'il voyait dans le regard de sa mère. Mais il savait qu'il ne le pouvait pas. Certaines choses sont irréversibles, et cette quête des livres, il l'avait dans la peau. Il reporta son regard vers sa mère. A cet instant précis, il aurait préféré être n’importe où ailleurs, mais il devait faire face à ses choix.

- Pour moi, ce sera différent. Je te le promets.

Mona le regarda fixement, comme pour s'imprégner de ses paroles. Un instant, Tristan crut qu'il avait réussi à la convaincre, mais sa mère éclata en sanglots. Elle semblait déchirée entre le désespoir et la colère.

- Ca ne sera pas différent ! hurla-t-elle. Tu vas partir et tu ne reviendras jamais ! Tu mourras comme ton père, à des kilomètres de ta famille et personne n’en saura rien !

Mona s'effondra sur sa chaise, secouée par les larmes. Tristan la regarda, blanc comme un linge, encore secoué par la dureté de ce que sa mère venait de lui dire. Sans un mot, il quitta la pièce et sortit de la maison.

Evy s'assit près de la mère de Tristan et la prit dans ses bras. Elle était maladroite et ne savait pas vraiment comment faire, faute d'avoir été assez bercée dans son enfance, mais son épaule était accueillante et Mona put y déverser toutes les larmes qu'elle retenait depuis si longtemps.

 

Evy ne mit pas longtemps à retrouver Tristan. Après avoir réconforté Mona, elle lui avait promis de le lui ramener. Elle avait tellement peur qu'il soit déjà parti, après cette horrible dispute, mais Evy était sûre que ce n'était pas le cas. Elle le trouva exactement là où elle s'y attendait : assis sur le petit pont de bois, jambes passées entre les barreaux de la rambarde.

Elle s'assit à côté de lui.

- Dans trois mois, j’aurai seize ans, déclara Evy au bout d’un moment de silence. Je pourrai demander à être émancipée et mon oncle et ma tante seront d’accord.

Tristan ne dit rien, il ne pouvait détacher son regard de ses pieds.

- Je veux m’en aller, tu le sais, continua-t-elle. Je veux aller à Wittham Hollow. Je sais que ma mère y est née, et je veux voir s'il ne me reste pas de la famille là-bas.

Elle prit une profonde inspiration.

- Mais si tu veux, je peux t’attendre. On partira quand on aura tous les deux dix-huit ans, et on ira en Angleterre, et où tu voudras après. Mais pas d’histoire de livres, pas de quête infernale. Juste un voyage. Ca laissera deux ans à ta mère, et puis elle ne sera pas malheureuse, si elle sait que tu cherches pas les livres.

Tristan ne répondit pas. En silence, il sortit sa tablette graphique et commença à dessiner Evy. Elle le regarda faire d’un œil méfiant, mais ne dit rien pour cette fois. Elle n'aimait pas qu'il la dessine – et c'était bien pour cela qu'il trouvait si amusant de le faire. Elle se plaignait toujours qu'il lui fasse un nez et un menton trop pointus à son goût, mais Tristan trouvait justement que c'était ce qui faisait le caractère de son visage. Il avait déjà essayé de le lui expliquer, mais elle ne voulait rien entendre.

Il la croquait pour gagner du temps. Il était conscient de l’étendue du sacrifice qu’Evy venait de proposer de faire pour lui. Elle parlait de ce voyage depuis des années. Attendre encore deux ans lui semblerait une éternité. Mais il ne le lui demanderait pas, parce qu'il ne pourrait pas tenir parole.

- Tu te rappelles, la fois où mon parleur s'est déréglé ? demanda soudain Tristan.

Evy sourit. Elle n'était pas prête d'oublier cette belle frayeur qu'ils s'étaient faite. Ils étaient désespérés à l'idée de la punition qu'ils auraient si quelqu'un se rendait compte qu'Evy avait trafiqué leurs parleurs, mais quand la nuit était tombée, ils avaient dû rentrer chez eux sans avoir trouvé de solution.

Tristan avait gardé un silence maladif toute la soirée, si bien que sa mère avait pensé qu'il couvait quelque chose. De son côté, Evy s'était torturé le cerveau dans tous les sens pour trouver la solution à leur problème. Même une fois au lit, elle n'avait pas pu fermer l'œil ; alors elle avait pris son propre parleur, et l'avait quasiment entièrement déprogrammé et reprogrammé. Cela lui avait pris une bonne partie de la nuit, et quand elle avait enfin compris ce qu'elle devait faire pour réparer le parleur de Tristan, elle avait aussi réalisé qu'il lui faudrait des heures avant d'y parvenir.

Elle avait pris son courage à deux mains, et elle s'était discrètement éclipsée de la ferme. Elle avait passé son manteau sur son pyjama, et jamais elle n'avait trouvé le chemin jusqu'à la maison de Tristan aussi long. Il faisait nuit noire, et il n'y avait aucun bruit. Plus d'une fois, Evy avait eu envie de pleurer, mais, son parleur serré fort contre son cœur, elle avait tenu bon.

Elle avait gratté au volet de Tristan – qui d'ailleurs avait failli en mouiller son lit de peur. Une fois installée au chaud sous les couvertures pour ne pas que la lumière de la lampe de poche n'alerte Mona, Evy avait expliqué à Tristan ce qu'elle faisait là. Et elle avait passé le reste de la nuit à reprogrammer le parleur de Tristan, qu'ils avaient au préalable enroulé dans les draps pour étouffer les piaillements de Théodore. C'était leur première nuit blanche.

Juste avant l'aube, Evy avait réussi à ramener Théodore à la normale. Elle avait alors gratifié Tristan de son éternel "Super Evy à la rescousse !", accompagné d'un grand sourire satisfait.

Super Evy à la rescousse.

Elle savait très bien ce que voulait Tristan en lui rappelant cet épisode. Elle soupira.

- Mais là, c'est pas pareil tu sais… Les livres, c'est pas comme un parleur déréglé… Tu peux me demander ce que tu veux, et tu le sais. Mais je peux pas te dire que tu as raison de t'obstiner dans cette voie. Je peux pas te dire que Super Evy s'occupe de ton cas.

Elle baissa les yeux à son tour.

- On n’est plus des gosses Tristan. C’était mignon à l’époque, mais ta mère a raison, la vie de ton père, c’est vraiment la vie que tu veux ?

Tristan ne répondit pas. Il n'en avait pas besoin, ils savaient tous les deux ce qu'il en était.

- Merci pour ton offre mais… je veux pas aller à Wittham Hollow. Des gens ont déjà retourné l'Angleterre de fond en comble. S'il y avait eu une trace des livres, on l'aurait trouvée. Il faut que je continue les recherches là où mon père les a arrêtées.

Evy hocha la tête. Tristan venait de décider pour eux. S'il l'avait voulu, Evy l'aurait attendu, mais puisque ce n'était pas le cas, elle n'avait plus de raison de rester.

- Alors tu vas partir ? demanda Tristan. Dans trois mois ?

- Dès que je pourrai, oui.

- Ca va faire drôle, la vie ici sans toi…

Evy le regarda furtivement.

- Il y a d'autres options, observa-t-elle tristement.

Tristan hocha la tête.

- Non, ça fait trop longtemps que j'en rêve. Je sais que tu penses que j'ai tort, mais je peux pas me résigner. Je vais partir à la recherche des livres.

 

 Chapitre précédent                                                                                                         Chapitre suivant


 

Merci de m'avoir lu, et j'espère sincèrement que ce nouveau chapitre des "Chroniques d'un monde sans livre" vous a plu ! Pour laisser des commentaires, rendez-vous sur l'article "Enfin !"

Présentation

Profil

  • Kikibiscus
  • Femme
  • 29/12/1986

Droits d'auteur

Blog protégé par les droits d'auteur et déposé sur Copyright France. Merci de ne pas reproduire mes écrits sans mon autorisation expresse.

 

Un peu de musique...

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus