Partager l'article ! CHAPITRE 4: Evy poussa la porte de son appartement en grelottant, les bras chargés des courses qu'elle venait de faire. Elle posa tout en vr ...
Evy poussa la porte de son appartement en grelottant, les bras chargés des courses qu'elle venait de faire. Elle posa tout en vrac dans la minuscule niche qui lui servait de cuisine et frotta énergiquement ses mains en soufflant dessus pour les réchauffer. Elle n'eut pas besoin de s'approcher du radiateur pour savoir qu'il était une nouvelle fois en panne. Elle soupira bruyamment et parcourut la pièce du regard à la recherche d'une solution.
Elle avisa la baignoire, seul luxe de l'appartement, et un petit sourire se dessina sur ses lèvres. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Evy plongea avec délectation dans un bon bain bien chaud, laissant derrière elle ses vêtements en tas. Le contact de l'eau brûlait sa peau engourdie par le froid, mais Evy s'y enfonça le plus profondément possible, se jurant qu'elle n'en sortirait plus jamais.
Trois ans qu'elle était en Suède, et qu'elle résistait vaillamment au froid, mais cet hiver était le plus rude que Stockholm ait connu depuis une bonne vingtaine d'années et Evy sentait que son endurance commençait à vaciller.
Bien sûr, elle n'aurait pas pu dire qu'elle n'aimait pas les pays du nord. Après être partie de chez son oncle et sa tante à seize ans à peine, elle était allée en Angleterre, à Wittham Hollow, comme elle l'avait dit tant de fois à Tristan. Elle avait été déçue, bien que pas très surprise, de constater qu'il ne lui restait pas de famille là-bas. Même la maison que ses parents avaient brièvement habité n'existait plus – tout le quartier avait été détruit et abritait à présent des constructions plus modernes. Mais elle ne s'était pas découragée pour autant. En utilisant avec parcimonie les économies léguées par ses parents, elle avait entamé un grand voyage : elle avait fait le tour de l'Angleterre et de l'Ecosse avant de se rendre en Irlande. Elle avait habité Dublin quelques années puis Galway avant de partir pour le Danemark et la Norvège. Enfin, elle avait atterri en Suède dont elle était littéralement tombée amoureuse – malgré ce satané froid.
Son bain tiédissait et elle tourna le robinet d'eau chaude du bout des doigts de pieds. Les yeux rivés au plafond, Evy pensa que décidemment, le seul endroit confortable de son appartement niché sous les toits de l'immeuble était bien sa baignoire. Une chance que les conduites d'eau n'aient pas gelé !
Elle avait tout de même connu des froids plus saisissants que cela, ne serait-ce qu'au cours de ses expéditions dans le nord de la Suède. Mais les températures, aussi basses soient-elles, méritaient bien d'être endurées quand elles permettaient d'assister à un spectacle aussi ensorcelant que le soleil de minuit ou les aurores boréales.
La voix de son parleur interrompit soudain ses rêveries.
- Vous avez un nouveau message, annonça-t-il.
Evy, le nez au ras de l'eau, jeta un coup d'œil peu convaincu au parleur. Elle jaugea rapidement la distance qu'il lui faudrait parcourir dans le froid pour l'attraper, haussa les épaules et tourna de nouveau le robinet d'eau chaude. Le message attendrait.
Peut-être était-elle trop vieille pour ces bêtises et devrait-elle penser à ramener ses vieux os vers des latitudes plus clémentes. Elle se tassa un peu dans son bain. Dans un mois jour pour jour, elle aurait trente ans. Cette pensée la déprimait profondément ; en d'autres circonstances, elle n'aurait jamais envisagé de quitter si vite les pays nordiques. Il y avait quelque chose de sauvage qui l'attirait profondément dans ces contrées que l'homme n'avait pas tout à fait réussi à dompter. Elle s'y sentait parfaitement à l'aise. Peut-être que ces pays-là répondaient particulièrement à son besoin de liberté et d'espace.
Lorsqu'elle y eut remis une bonne dizaine de fois de l'eau chaude, Evy se décida à sortir de son bain qui tiédissait inexorablement. Elle se sécha et se rhabilla à toute vitesse, puis enroula ses cheveux dans une serviette. Une des premières choses qu'elle avait faite, quand elle était partie de chez son oncle et sa tante, avait été de couper ses longs cheveux qui l'agaçaient tant. Un choix dont elle s'était vite félicitée, étant donné qu'elle avait quasiment toujours habité de minuscules appartements mal chauffés et bourrés de courants d'air, elle voyait mal comment elle aurait pu entretenir ses longs cheveux sans enchaîner rhumes sur rhumes.
Elle s'installa confortablement sur son canapé et posa son parleur sur ses genoux.
- Ecouter le message, demanda-t-elle.
Aussitôt, Tristan apparut sur l'écran. Un grand sourire illumina le visage d'Evy. Ils ne s'étaient pas vus depuis qu'elle était partie de leur petit village d'enfance, mais ils n'avaient jamais perdu contact, bien au contraire, et ces moments où ils s'échangeaient des nouvelles leurs étaient chers et précieux. Les années et la distance, loin de les séparer, n'avaient fait que renforcer leurs liens et leur complicité.
Tristan était accoudé à une jeep poussiéreuse, au beau milieu d'un plateau désertique. Les coups de soleil qu'elle avait vus sur ses joues pendant des années avaient finalement laissé la place à un joli bronzage qui rehaussait le blond de ses cheveux et le bleu de ses yeux. Son regard pétillant montrait bien qu'il était toujours aussi passionné par ce qu'il faisait et il avait véritablement l'air d'un aventurier dans ce décor aride.
- Salut super Evy ! Comment ça va ? commençait gaiement Tristan. Ma vieille, je ne vais pas y aller par quatre chemins, j'ai une proposition à te faire !
Tristan fit une pause théâtrale avant de reprendre.
- Je suis sûr que tu ne l'as pas oublié : dans un mois, tu auras trente ans… et j'ai eu une idée géniale pour fêter ça ! Je sais ce que tu vas dire : tu ne veux pas les fêter. Mais écoute quand même ce que je te propose. Au lieu de rester toute seule dans ton appartement minuscule à te geler les miches, tu sais ce que tu devrais faire ? Me rejoindre en Iran ! Ah ah, je donnerai n'importe quoi pour voir la tête que tu fais maintenant, mais je l'imagine assez bien… l'air révolté à l'idée que j'ai pu, ne serait-ce qu'une seconde, imaginer que tu puisses un jour quitter ton pays plein de neige… j'ai raison, non ? Il n'empêche que tu devrais réfléchir à ma proposition. Parce qu'ici, ok, il n'y a personne et il n'y a que des cailloux et des marais salés, mais au moins il fait chaud ! C'est le plein hiver et il fait dans les 22 degrés… c'est pas la belle vie ça ? Bon, c'est vrai que l'été ça monte jusque dans les 50 degrés… mais t'inquiète pas on sera déjà repartis. Alors qu'est-ce que t'en dis ? Un petit voyage au cœur du Dasht-e Kavir Iranien, ça te tente ?
Tristan se rapprocha de l'écran et fit les gros yeux à Evy.
- Attention, je te connais par cœur ! Je sais que tu t'apprêtes à dire "répondre" à ton parleur pour m'envoyer balader sans scrupule, donc je vais faire jouer ta corde sensible… je te rappelle qu'on ne s’est pas vus depuis qu'on a seize ans, parce que TU es partie et que TU m'as abandonné, et que TU n'as jamais voulu venir me voir ! Et comme je sais que ça ne va pas suffire et que tu vas quand même m'envoyer bouler, je vais faire jouer ta corde esthétique : depuis le temps que tu te caches dans des pays où il fait 15 degrés maxi l'été, tu dois être blanche comme un cachet d'aspirine ! Il est temps de venir te dorer au soleil ma vieille !
Tristan ricana et disparut de l'écran.
- J'y crois pas… murmura Evy pour elle-même.
Elle fut tentée de lui répondre immédiatement pour lui dire ce qu'elle pensait de ses conseils esthétiques, mais se retint. Elle posa son parleur par terre et s'allongea sur son canapé, pensive.
En temps normal, elle n'aurait même pas envisagé d'accepter la proposition de Tristan. S'ils ne s'étaient pas vus depuis leurs seize ans, c'était pour une bonne raison : Tristan était persuadé qu'il avait bien fait de suivre sa voie en partant contre vents et marées à la recherche des livres tandis qu'Evy maintenait qu'il avait eu tort de refuser son offre de l'accompagner à Wittham Hollow. Ils étaient têtus tous les deux et campaient sur leurs positions ; ainsi, ils n'avaient jamais parlé de se revoir, car se revoir aurait impliqué que l'un d'eux fasse le voyage vers l'autre… et de ce fait, lui cède !
Pourtant, à force de jouer à ce petit jeu, voila qu'ils ne s'étaient pas vus depuis près de quatorze ans. Evy pensait qu'il était peut-être temps de baisser les armes. Non pas que Tristan ait fini par la convaincre du bien-fondé de la recherche des livres – ça jamais ! – mais elle voulait penser qu'elle avait un peu grandi et qu'elle pouvait bien faire cela pour lui. Et puis, elle commençait à en avoir marre de ne communiquer avec Tristan que par parleurs interposés.
- Vous avez un nouveau message, annonça la voix féminine du parleur.
Tristan leva les yeux de la vitrine qu'il admirait depuis plusieurs minutes et se précipita vers le parleur, le cœur battant. Il priait pour que ce soit la réponse d'Evy.
- Ecouter le message ! ordonna-t-il fébrilement.
Il exultât quand il vit le visage d'Evy apparaître sur l'écran, et se rapprocha le plus près possible de son parleur pour ne pas rater une miette de ce qu'elle allait dire. Assise droite comme un i face à l'écran, Evy le regardait d'un œil sévère. Tristan se mordit la lèvre.
- Je te signale, mon cher Tristan, que tu n'as pas le droit de me traiter de vieille, commença Evy d'emblée, et que tu ne devrais pas faire le malin, parce que tes trente ans, tu vas les avoir trèèès bientôt aussi. Et puis vraiment, si tu penses que c'est comme ça que tu arriveras à me faire venir à l'autre bout du monde…
Evy se racla la gorge.
- De plus, je tiens à préciser aussi, puisque tu veux me faire passer pour la méchante, que si TU n'avais pas refusé de venir avec moi et si TU ne t'étais pas entêté, ça ne ferait pas quatorze ans qu'on se contente de communiquer par parleur.
Evy fit une pause et se redressa.
- Ceci étant dit, j'ai réfléchi à ta proposition.
De nouveau, Evy s'arrêta tandis que Tristan bouillonnait d'impatience.
- Et comme effectivement, dans un mois je serai vieille, et donc forcément plus sage et pleine de maturité, je pense que je pourrais consentir à faire le voyage jusqu'en Iran. Note bien que je viens pour admirer le pays et m'enrichir de sa culture, pas pour te voir.
Evy, qui avait réussi à garder son sérieux jusque là, ne put se retenir de sourire plus longtemps.
- Et bien, je suppose qu'on se verra au Dasht-e Kavir alors !
Elle lui fit un clin d'œil et son image disparut de l'écran.
- Ouaiiiiis !! exulta Tristan qui ne pouvait pas contenir sa joie.
Le gardien du musée lui lança un regard sévère. Tristan s'excusa d'un petit geste de la main. Il se rapprocha de la vitrine et regarda amoureusement les objets qu'elle protégeait. Un grand sourire illumina son visage.
Pour rejoindre Mashhad, deuxième plus grande ville d'Iran située au nord-est du pays, le périple d'Evy fut des plus mouvementés. De Stockholm, elle prit un premier avion pour Francfort puis une correspondance vers Bahreïn. Arrivée à ce stade, elle était déjà exténuée et n'avait plus qu'une envie : prendre une douche puis filer au lit. Pourtant, elle était loin d'en avoir terminé, puisque le moment le plus critique de son voyage se situa quelque part dans les airs entre Barheïn et Mashhad, quand même les hôtesses de l'air commencèrent à paniquer. Lorsqu'Evy posa pour la première fois le pied en Iran, se fut avec les mains tremblantes et une irrépressible envie de vomir.
Elle se traîna tant bien que mal dans l'aéroport à la recherche de sa valise, qu'elle finit par retrouver, par un heureux et complet hasard, au milieu d'autre bagages en provenance de New Dehli. Au point où elle en était, elle n'essaya pas de comprendre et s'appliqua à sortir de l'aéroport le plus rapidement possible.
Elle entendit soudain quelqu'un hurler son nom. Elle eut à peine le temps de se retourner qu'elle se retrouva propulsée dans des bras bien plus robustes que dans son souvenir. Une odeur familière mêlée de nouveaux effluves de sable et d'essence emplit ses narines et si elle avait été à peine plus sentimentale, Evy en aurait eu la larme à l'œil.
- Oh, tu m'as tellement manqué ! s'exclama-t-elle en rendant à Tristan son étreinte.
Elle s'écarta un peu de lui pour mieux l'observer.
- Eh bien, tu es moins crevette que dans mon souvenir, constata-t-elle en ricanant.
Tristan soupira.
- Et toi, tu n'as pas changée… et ne prend pas ça pour un compliment !
Il sourit malgré tout et prit la valise d'Evy. Ils se dirigèrent vers la sortie.
- Je te l'ai peut-être pas dit, mais tu sais, Evy, je suis vraiment heureux que tu sois venue !
Elle éclata de rire.
- Oh, tu me l'as à peine dit cent fois depuis que le voyage est prévu… Alors quel est le programme ? demanda-t-elle gaiement. Je suis exténuée, et si tu savais à quel point j'ai envie de me brosser les dents ! Mais je suis ravie d'être ici, et il me tarde tellement de visiter Mashhad ! Je suis une bonne élève tu sais, je me suis beaucoup renseignée sur l'Iran, et il y a plein de choses que j'ai envie de voir. Il paraît que l'architecture de Mashhad est superbe et très représentative de l'Iran… et j'ai aussi lu quelque part qu'elle était considérée comme une ville sainte parce qu'elle avait été le lieu de martyre de… euh… ah zut c'était quoi son nom déjà ?
Evy fronça les sourcils, concentrée. Tristan eut un petit rire embarrassé et se racla la gorge.
- Oh tu sais, Mashhad, c'est pas si génial que ça… commença-t-il. Quelques bâtiments, de la vieille pierre, beaucoup de gens et beaucoup de poussières… En réalité, ça ne vaut presque pas la peine d'y rester ! D'ailleurs je me disais qu'on pourrait peut-être descendre dans le sud dès demain. Tu sais, histoire que je te montre où je vis et où je travaille.
- Déjà ? demanda Evy un peu surprise en regardant Tristan. Tu sais on n'est pas pressés, bien sûr, je serais ravie que tu me montres ton bled et le Grand désert salé, parce que le Grand désert salé, waouh, ça fait tellement classe, mais pourquoi on ne reste pas un peu à Mashhad ?
Evy fit un clin d'œil à Tristan.
- T'inquiète pas, je ne vais pas m'envoler ! Au prix où j'ai payé mon billet d'avion, je peux te dire que je compte bien profiter à fond de ce voyage.
Ils étaient arrivés dehors et un soleil aveuglant les éblouit. Des myriades de taxis attendaient, proposant à grands cris leurs services aux touristes et aux pèlerins. Tristan guida Evy jusqu'à sa vieille jeep.
- Waouh, s'exclama Evy pendant que Tristan chargeait ses bagages, alors c'est ça ton fidèle destrier qui te guide et t'accompagne dans ta quête de justice et de savoir ? Je t'imagine tellement bien en train de sillonner l'Iran, cheveux aux vents, à la recherche de ces fameux livres…
- Ne te moque pas ! D'accord, elle ne paye pas de mine, mais elle ne m'a jamais lâchée et elle ne tombe jamais en panne. Je sais, ça a l'air anodin mais dans le désert, ça peut être une question de vie ou de mort.
Evy pouffa.
- Tu fais tellement sérieux quand tu parles comme ça ! Tu te rappelles, quand on avait sept ou huit ans, on jouait toujours aux explorateurs. On allait dans le bois derrière chez toi, et on s'imaginait qu'on était deux aventuriers dans la forêt tropicale, à la recherche de trésors merveilleux. Et tu parlais avec ce même ton grave, parce que chacune de nos décisions pouvaient nous mener à la mort : dévorés par une bande de cannibales affamés ou par des piranhas, déchiquetés par des crocodiles… quelle imagination on avait ! Finalement entre le grand nord et le désert iranien, on a fini bien loin de la forêt tous les deux. Mais toi, tu es quand même un explorateur.
Tristan sourit et lui fit un clin d'œil.
- Oui, mais je ne suis explorateur que pendant mon temps libre.
Quand Tristan était parti de chez lui, il avait fait ce qu'il avait toujours dit qu'il ferait : il s'était lancé à la recherche des livres. Il avait beaucoup voyagé et avait ainsi appris plusieurs langues différentes – dont le persan. Mais il fallait bien manger, et il avait finalement mis ses compétences au service d'une cause qui pourrait le nourrir. Ainsi, quelques années auparavant, Tristan avait été embauché par une association d'aide au développement des pays pauvres en tant qu'interprète.
Au cours d'une mission en Iran où il accompagnait des médecins européens dans le fameux désert salé – le Dasht-e Kavir – il avait constaté l'absence de scolarisation des enfants de la région. Il avait alors proposé la construction d'une école. Il avait monté un dossier qu'il avait présenté à l'association. Celle-ci avait validé son projet mais elle n'avait pas les moyens de dépêcher plus de personnels sur les lieux : ainsi Tristan fut-il désigné responsable de la future école du petit village de Sarrhat.
- Avec tout le travail que j'ai à l'école – il ne faut pas oublier que je suis à la fois le directeur, l'unique professeur et l'homme à tout faire – il ne me reste pas énormément de temps pour jouer à l'explorateur.
Evy sourit, son regard tourné vers la fenêtre grande ouverte qui laissait entrer dans la voiture les odeurs de poussière et d'épices de la rue. Elle ne voulait pas louper une miette de ce qu'elle voyait, de cette première vision de Mashhad. Emerveillée, elle s'extasiait devant cette ville si différente de ce dont elle avait l'habitude. Mais Tristan la ramena vite à la réalité.
- Il faut que je te dise, à propos de l'hôtel… c'est loin d'être un cinq étoiles, tu sais. Je n'ai pu louer qu'une seule chambre pour nous deux et je pense que le gérant n'a qu'une idée très vague de ce qu'est l'hygiène et la propreté. Ah, et les sanitaires sont sur le palier, aussi.
Evy qui n'avait pas décollé le nez de la fenêtre jusque là, se tourna vers Tristan.
- Eh bien, on peut dire que tu sais comment traiter les femmes toi !
La vieille jeep de Tristan cahotait dans tous les sens sur le chemin poussiéreux. Roulée en boule sur la banquette arrière, Evy dormait, assommée par la chaleur ambiante, et seule la musique grésillante de son vieux poste de radio tenait compagnie à Tristan. Ils étaient partis de Mashhad à l'aube et avait roulé depuis ce moment-là presque sans s'arrêter. Evy avait tenu à visiter un peu la deuxième ville d'Iran avant de partir et Tristan l'avait suivi comme un enfant boudeur que l'on traîne dans les magasins.
A la fin de la journée, Evy, excédée, avait fini par lui annoncer qu'il avait gagné et qu'ils partiraient le lendemain. Ils avaient alors pris la route du sud, et avaient vu peu à peu la civilisation s'éteindre à mesure qu'ils pénétraient le Dasht-e Kavir, le grand désert salé d'Iran. Evy avait contemplé le paysage, les yeux pleins d'étoiles. Elle n'avait jamais rien vu de comparable à l'immensité du désert. Ici, sans repère, sans vie, chaque kilomètre semblait durer une éternité et Evy, le front collé à la fenêtre, avait fini par être hypnotisée par ce paysage apocalyptique qui défilait devant ses yeux.
Tristan jeta un coup d'œil dans le rétroviseur et envia le sommeil d'Evy. Ses paupières se faisaient lourdes et la chaleur de plus en plus vive le plongeait dans une confortable torpeur. Il se dit qu'il pouvait fermer les yeux une petite seconde, rien qu'une petite seconde et…
Evy hurla et dégringola par terre.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Le nez encore dans le volant, Tristan cligna des yeux.
- Rien… rien du tout, ça va.
Evy sortit de la voiture, le cœur battant et les mains tremblantes. Encore secouée par ce réveil brutal, elle observa un moment la jeep dont la roue avant s'était fichée dans une ornière. Tristan s'était assoupi au volant et leur avait fait quitter la route ; un accident qui aurait pu avoir des conséquences désastreuses n'importe où ailleurs.
- Eh bien, c'est ça l'avantage d'être dans le désert, commenta gaiement Evy. On peut toujours quitter la route, a priori on ne risque pas d'écraser un piéton !
Tristan regarda Evy et une immense bouffée d'affection l'envahit. Il avait oublié sa façon de tout prendre à la légère et de trouver des solutions à tout.
- Je suis vraiment content que tu sois là, lui dit-il.
Evy lui fit un clin d'œil.
- Allez, on dégage la voiture et je prends le volant. Il ne faut pas trop tenter le diable non plus… quelque chose me dit que même dans le désert tu serais capable de trouver un arbre ou une glissière de sécurité pour foncer dessus…
Ils roulèrent jusqu'à la fin de la journée et arrivèrent enfin à Sarrhat, le petit village de Tristan.
- Tu verras, lui dit-il en descendant les bagages, la maison n'est pas immense, mais au moins, c'est propre ! Rien à voir avec l'hôtel minable de Mashhad. Demain, je te montrerai l'école où je travaille. Et il y a un musée aussi, juste à côté. Je pense qu'il te plaira beaucoup !
Evy s'étira langoureusement.
- Oh tu sais, tout ce que je veux maintenant, c'est un bon repas, et un bon matelas ! Pour les visites, on verra demain, dit-elle en riant.
Tristan ne répondit rien, mais revint à la charge plus tard, alors qu'ils défaisaient leurs duvets pour dormir. Si les journées étaient chaudes, les nuits pouvaient se montrer particulièrement fraîches.
- Il me tarde vraiment de te montrer l'école. Quand je suis arrivé, il y a deux ans, il n'y avait rien ici, et aujourd'hui, la plupart des enfants du coin sont scolarisés. Tu verras, l'école est juste à côté du musée dont je t'ai parlé… on ira y faire un tour demain. Je suis sûr qu'il te plaira beaucoup, et tu apprendras plein de choses sur l'Iran comme ça. C'est ce que tu voulais, non ?
Il se retourna vers Evy.
- … tu dors ?
Evy, emmitouflée dans son duvet, dormait à poing fermé. Tristan la contempla un instant, tout penaud.
- Mais c'est mon lit… murmura-t-il.
Il soupira et se coucha à son tour. Une multitude de pensées virevoltaient dans sa tête et il tarda à trouver le sommeil.
- Ferme bien les yeux surtout ! ordonna Tristan.
Il guidait Evy par la main et l'amena jusqu'à un petit bâtiment au centre du village.
- Voila, tu peux les ouvrir. Alors, qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-il, un sourire étincelant sur le visage.
Evy resta une seconde bouche bée puis se jeta à son cou.
- Je suis si fière de toi ! C'est génial ce que tu as accompli ici. Tu as construit une école ! Je veux dire, bien sûr, je le savais déjà, mais là, de la voir se dresser devant moi, ça me fait tout drôle.
Tristan rougit.
- Oh tu sais, je ne l'ai pas construite tout seul…
- Mais quand même ! C'était ton idée, ton projet, et c'est toi qui l'a mené à bien ! J'ai tellement honte quand je pense à ce que j'ai fait… c'est-à-dire pratiquement rien… des petits boulots par ci, par là, mais qu'est-ce que c'est, comparé à ton école !
Evy ne le lâchait plus et débordait d'enthousiasme.
- Je suis désolée, j'aurai dû venir te voir bien avant… tu es tellement généreux, et moi je m'entêtais dans nos petites querelles d'ados…
Tristan se trémoussa, un peu mal-à-l'aise.
- Oh c'est pas si grave tu sais, j'ai des torts aussi et…
- Non, non, non arrête, le coupa-t-elle. Tu n'allais pas tout plaquer pour venir me voir alors que tu as tant de travail ici. C'est moi qui suis bête, j'aurais dû mettre mon égo de côté et venir t'aider…
Evy le regarda droit dans les yeux.
- Je suis sérieuse tu sais, je suis vraiment très fière de toi.
Tristan sourit maladroitement. Il était très touché par les démonstrations d'affection d'Evy mais une petite voix dans sa tête – sa conscience, très certainement – venait jouer les rabat-joie en lui rappelant qu'il ne méritait peut-être pas tous les éloges qui lui étaient faits…
- Il faut que je t'avoue quelque chose, dit soudain Evy en se mordillant la lèvre. Tu sais, avec ta mère, on en parlait souvent au parleur, et on se demandait un peu ce que tu trafiquais ici… on s'est même demandé, parfois, si toutes ces histoires d'écoles c'était pas des conneries pour nous occuper, tu vois, pour nous cacher qu'en fait ce dont tu t'occupais, c'était encore de ces livres…
Tristan eut un sourire crispé qu'Evy ne remarqua pas.
- Mais elle sera tellement contente quand je lui raconterai tout ce que j'ai vu ! s'exclama-t-elle. Tu sais quoi ? On devrait aller faire un tour au musée, ça avait l'air de te tenir tellement à cœur.
- Oh tu sais… murmura Tristan, franchement nauséeux.
- Tttt, arrête de faire ton timide ! Tu as vraiment de quoi être fier de toi, et moi je me sens tellement coupable… Aller Tristan, laisse moi me rattraper !
Sans attendre sa réponse, Evy l'entraîna dans le musée. Tristan paya les entrées et échangea quelques mots en persan avec le garde.
- Tu as l'air de bien le connaître, remarqua Evy.
- C'est que je viens souvent par ici… tu comprends, c'est juste à côté de l'école, ajouta-t-il précipitamment.
- Alors, montre-moi, qu'est-ce qu'il a de si fantastique ce musée ?
Tristan s'improvisa guide et s'appliqua à traduire toutes les explications qui étaient données. Plus la visite avançait, et plus Evy était dubitative : elle ne voyait vraiment pas ce que Tristan trouvait d'intéressant à ce petit musée de province mais ménagea tous ces efforts pour avoir l'air enthousiaste. Elle s'en voulait sincèrement d'avoir accordé si peu de foi à ses activités et était bien décidée à lui faire plaisir.
Mais quand ils pénétrèrent enfin dans la dernière salle, Evy s'ennuyait tellement qu'elle n'avait plus qu'une idée en tête : en finir au plus vite. Elle avait d'autant moins de scrupules que Tristan avait l'air terriblement mal à l'aise.
- Et si tu me présentais à tes élèves ? Il doit bien y en avoir quelques uns qui habitent le village.
- Oh oui, c'est déjà prévu… répondit distraitement Tristan.
Il ne pouvait plus quitter une des vitrines du regard. Il s'en voulait déjà, mais il savait également qu'il ne pourrait pas résister à la tentation.
- Il reste encore quelques objets à voir, dit-il d'une voix qu'il voulait la plus naturelle possible. Tiens regarde celui-ci, il est étrange hein ? La première fois que je suis venu ici, il a immédiatement attiré mon attention !
Evy lui jeta un rapide coup d'œil.
- T'as une voix bizarre…
Tristan lui fit signe que tout allait bien.
- Il est marqué que c'est un très vieil appareil de communication… peut-être l'ancêtre des parleurs !
Il eut un petit rire nerveux. Evy leva un sourcil puis jeta un coup d'œil à la vitrine.
- Tu t'imagines, continua-t-il. Si c'est si vieux que ça, peut-être que c'est un livre. Mais on ne le saura jamais, parce qu'on ne sait pas le faire marcher…
Evy resta un long moment silencieuse tandis que les pièces du puzzle se mettaient en place dans sa tête. Alors qu'elle observait cet étrange objet qui semblait si important pour Tristan, elle se rappela son obsession de quitter Mashhad au plus vite et son insistance pour visiter ce musée ; elle se remémora son comportement étrange depuis qu'elle était arrivée et convint que décidemment, il y avait quelque chose de très louche dans tout cela. Et surtout, elle repensa douloureusement à cette invitation de venir en Iran qu'il lui avait faite à elle, elle qui avait toujours été si douée avec les parleurs…
Lorsqu'elle releva la tête vers son ami, ses yeux lançaient des éclairs.
- Dis-moi que t'as pas fait ça, dit-elle d'une voix blanche. Dis-moi que tu ne m'as pas fait venir pour ça.
Tristan se mordit la lèvre et recula d'un pas.
- Je te jure que je peux tout t'expliquer…
- ESPECE DE SALE PETIT MENTEUR, MANIPULATEUR, HYPOCRITE ! JE VAIS TE TUER !!!!
Evy était entrée dans une rage folle et hurlait dans le musée. Le gardien passa la tête par la porte, avisa Evy qui pointait Tristan du doigt, et préféra de pas s'en mêler.
- Tu m'as traînée dans ce bled pourri pour que je t'aide à faire marcher ce truc c'est ça, hein ? Oh Evy, je t'en supplie, singea-t-elle Tristan d'une voix rendue aigue par la colère, ça fait tellement longtemps qu'on s'est pas vus, ce serait comme au bon vieux temps, viens me rejoindre en Iran, on s'amuserait tellement ! Et moi comme une idiote, oh je suis tellement fière de toi, Tristan, comment ai-je pu douter de toi et de ta sincérité ?
Dans un mouvement de rage, elle lui jeta son sac au visage. Tristan ressentit une douleur terrible au nez et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, sa chemise fut trempée de sang.
- Tu m'as cassé le nez ! nasilla Tristan.
- Tu l'as bien mérité ! Je suis venue de Stockholm pour te voir ! Pour passer du temps avec toi ! Et toi, tu pensais qu'à une seule chose, c'était m'amener ici le plus vite possible pour que je t'aide. Qu'est-ce que tu t'es dit exactement ? Mais bien sûr, Evy est douée avec les parleurs, alors elle va m'arranger ça en moins de deux ! Et puis quand elle m'aura aidé à satisfaire mon obsession maladive pour les livres, je la remettrai dans son avion, et hop, débarrassé !
Elle reprit son souffle.
- Ben tu sais quoi ? Démerde-toi ! Je t'aiderai pas à déchiffrer ce truc, je m'en fous ! Rien à cirer !
Elle tourna les talons, abandonnant Tristan sur les dalles fraiches du musée.
- T'es vraiment allé trop loin cette fois !
- Attends, où tu vas ? cria Tristan.
Evy se retourna, et Tristan eut soudain l'impression d'avoir la Evy de huit ans devant lui, espiègle et têtue comme une mule.
- Je vais le dire à ta mère ! rétorqua-t-elle.
Chapitre
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